Autonomie : faut-il vraiment toujours guider, corriger, expliquer ?

Autonomie : faut-il vraiment toujours guider, corriger, expliquer ?

Vous voyez l’erreur arriver. C’est plus fort que vous, il faut que vous interveniez. Mais votre intervention est-elle indispensable ? La plupart du temps, la réponse est non. En observant, simplement, en accompagnant, quand nécessaire, vous ouvrez la voie à plus d’autonomie et d’épanouissement. Parfois, la meilleure place que vous pouvez occuper est celle de spectateur.

Pourquoi laisser l’enfant se tromper alors que vous avez la réponse ? Pourquoi le laisser affronter des difficultés que vous pourriez lui éviter ? Pourquoi laisser la frustration monter quand vous savez comment tout désamorcer en une seconde ? Tout le monde a déjà vécu ce type de situations. Votre enfant, ou l’enfant que vous surveillez, est en train d’assembler un puzzle, de jouer avec ses blocs de construction, de faire ses devoirs, de dessiner. Plusieurs pièces du puzzle sont mal positionnées. La maison en chantier est à deux doigts de s’effondrer. Le problème de maths fait bouillir sa petite tête concentrée. L’esthétique du cheval sur le papier pourrait être nettement améliorée. Oui, il existe une meilleure manière de faire. Mais en mettant votre grain de sel là où il n’est pas sollicité, vous le priveriez de quelque chose de précieux : l’opportunité de faire ses propres expériences.

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Entre indépendance et débrouillardise

En l’autorisant à réaliser des tâches par lui-même, vous lui permettez de développer un sentiment de « self-efficacy ». Ce concept, théorisé par le psychologue canadien Albert Bandura1, désigne le fait de croire en ses propres capacités à atteindre des objectifs. En d’autres termes, une meilleure confiance en soi passe par la confiance que les autres vous accordent. Vous êtes leur modèle, leur référent. Si les enfants constatent que vous leur laissez le champ libre, ils comprennent qu’ils ont tout à fait les compétences requises pour faire face à toute situation qui se présente.

Choisir par eux-mêmes la manière dont ils souhaitent s’occuper, les chaussures qu’ils vont mettre pour sortir (tant quelles sont en adéquation avec la météo bien sûr !), le livre qu’ils veulent emprunter à la bibliothèque, le plat qu’ils ont envie de commander au restaurant sont des moments en apparence anecdotiques. Pourtant, ils leur enseignent que leur opinion est importante, que leurs idées sont intéressantes, que leur point de vue a de la valeur.

Vous assistez à un méli-mélo vestimentaire absolument pas coordonné ? Vous contemplez une réflexion qui patine pour trouver le prochain indice de la chasse au trésor ? Vous êtes en réalité le témoin d’expériences initiatiques hautement bénéfiques2, ancrant les fondations de leur autonomie présente et future.

Et même si l’envie de vous en mêler vous démange, mieux vaut la contenir. Vous aurez peut-être l’opportunité de participer, si vous y êtes convié, si de l’aide est demandée. En effet, laisser la part belle à l’autonomie ne se traduit pas par un désengagement total. Il s’agit plutôt de réajuster le curseur entre une assistance exagérée et un accompagnement mesuré.

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De l’autonomie à la motivation

Dans une société qui nous soumet à des injonctions toujours plus lourdes (en tête de liste celle d’être un parent « parfait »), il devient très difficile de ne pas surveiller tout ce que font les enfants. Ils jouent à un nouveau jeu de société ? Votre oreille traîne pour vous assurer qu’ils comprennent bien les règles. Le cahier de vacances vient d’être ouvert ? Votre regard s’attarde sur les réponses rédigées. Les exemples se comptent par milliers. Ils ne reflètent en rien un manque de confiance, ni un besoin de tout maîtriser. Vous cherchez à les guider, pour que ce soit facile pour eux, pour qu’ils réussissent mieux. Ces motivations sont tout à fait louables.

Toutefois, le fait de prendre un peu recul apporte des bénéfices insoupçonnés. C’est ce qu’affirme la théorie de l’auto-détermination ou « self-determination theory », des psychologues américains Richard Ryan et Edward Deci3. Selon eux, l’autonomie fait partie des trois besoins psychologiques fondamentaux (avec les sentiments de compétence et d’appartenance), pour que les enfants s’épanouissent. Les études démontrent qu’un style d’éducation supportant cette autonomie favorise davantage de régulation émotionnelle, d’engagement, de persévérance, de motivation intrinsèque.

Cette motivation intrinsèque est une qualité essentielle, qui les aidera à appréhender nombreuses situations dans leur vie future. Quand ils ont le sentiment d’essayer et de réussir par leurs propres moyens, ils sont davantage motivés par l’activité en elle-même, plutôt que par les récompenses qui pourraient en découler ou par l'approbation de l'adulte à côté.

L’autonomie, grande alliée de la santé mentale

D’autres bienfaits associés à un mode d’éducation favorisant l’autonomie ont été largement étudiés, liés à la santé cette fois. Une méta-analyse publiée en 20254, affirme qu’il influence positivement le bien-être psychologique des enfants et des adolescents, et ce, quels que soient leur culture, leur âge et leur sexe. À l’inverse, le contrôle excessif, même s’il n’est pas toujours intentionnel, fait le lit des symptômes anxieux et dépressifs.

Une autre méta-analyse menée sur ce sujet5, publiée en 2017 et synthétisant plus de 1400 études, s’est penchée sur les problèmes comportementaux chez les enfants bénéficiant d’un soutien à l’autonomie, versus ceux soumis à trop de contrôle parental. Les conclusions sont sans appel : ceux qui grandissent dans un cadre encourageant l’autonomie présentent moins de comportements externalisés. Quelques illustrations plus concrètes : cela se traduit par moins d’agressivité, moins d’opposition systématique, moins de conduites antisociales (comme la désobéissance, le manque de respect, l’absence de considération des sentiments de l’autre, etc.).

Contrairement à ce que Madame et Monsieur Je-sais-tout pourraient vous dire, en vous voyant ouvrir ces fenêtres d’autonomie, non, vous n’êtes pas en train d’en faire des enfants-rois ! Vous façonnez leur santé mentale, leur équilibre psychologique, leur empathie.

Attention toutefois, cet argument ne doit pas servir de justification pour les laisser faire n’importe quoi. Les études mentionnées parlent d’autonomie, certes, toujours couplée à un cadre protecteur.

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Lâcher prise, pour eux, pour vous 

Le « lâcher prise parental » est une thématique sur laquelle les recherches en sciences de l’éducation commencent à se pencher avec attention. Le contrôle permanent, la supervision de chaque petite action sont tout simplement épuisants. Les spécialistes ont même inventé un terme pour désigner des parents ayant tendance à sur-contrôler et à surprotéger : ils les appellent « les parents hélicoptères ». Soyons honnêtes, nous ne sommes pas très loin de cette définition un peu extrême, tous autant que nous sommes, à un moment ou à un autre, dans telle ou telle circonstance, selon notre niveau d’épuisement ou de stress.

S’occuper d’un ou plusieurs enfants sollicite tellement d’énergie, de vigilance, de patience que la notion de « lâcher prise parental » prend tout son sens. Plusieurs travaux de recherche ont mis en évidence qu’il est associé, sans grande surprise, à une réduction significative du stress chez les parents et à davantage de plaisir et de satisfaction dans le rôle parental6.

Dernier atout, et pas des moindres, la relation parent-enfant s’épanouit bien mieux avec un mode d’éducation soutenant l’autonomie. Conséquences directes : une plus grande confiance mutuelle, une meilleure communication et moins de conflits4. Si la sérénité à la maison passe simplement par lever le pied, vous avez tout intérêt à essayer.

Apprendre à lâcher prise ne signifie pas laisser tout faire pour autant. Vous n’allez pas regarder le petit dernier grimper seul en haut du mur d’escalade, prêt à tomber. Vous n’allez pas non plus laisser votre aîné partir en cours avec des exercices totalement faux, qui vont lui attirer des ennuis. Le cadre de cette autonomie inestimable, pour qu’en découlent pleinement tous les bienfaits, doit toujours rester sécurisé, sécurisant, adapté leur âge et à leurs aptitudes.

 

Sources :

  1. Simply Psychology - Bandura’s Self-Efficacy Theory Of Motivation In Psychology
  2. Joussemet, Mireille, and Geneviève A. Mageau, 'Supporting Children’s Autonomy Early On: A Review of Studies Examining Parental Autonomy Support toward Infants, Toddlers, and Preschoolers', in Richard M. Ryan (ed.)The Oxford Handbook of Self-Determination Theory (2023; online edn, Oxford Academic, 23 Feb. 2023)
  3. Self-Determination Theory and the Facilitation of Intrinsic Motivation, Social Development, and Well-Being
  4. Bradshaw EL, Duineveld JJ, Conigrave JH, Steward BA, Ferber KA, Joussemet M, Parker PD, Ryan RM. Disentangling autonomy-supportive and psychologically controlling parenting: A meta-analysis of self-determination theory's dual process model across cultures. Am Psychol. 2025 Sep;80(6):879-895. doi: 10.1037/amp0001389. Epub 2024 Jul 25. PMID: 39052356.
  5. Pinquart M. Associations of parenting dimensions and styles with externalizing problems of children and adolescents: An updated meta-analysis. Dev Psychol. 2017 May;53(5):873-932. doi: 10.1037/dev0000295. PMID: 28459276.
  6. Distefano, R., &  Meuwissen, A. S. (2022).  Parenting in context: A systematic review of the correlates of autonomy supportJournal of Family Theory & Review,  14(4),  571592doi: 10.1111/jftr.12465.
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