Regards d’enfants, ou l’art de vivre simplement
Replongez-vous dans le passé. Visualisez votre enfance, votre insouciance, la joie qui vous envahissait, si facilement. Juste un moment de jeu, juste un bel arc-en-ciel, juste un escargot sur la pelouse. Cette simplicité valorisante est encore présente à l’intérieur de chaque adulte. II suffit de le réaliser, pour la laisser s’exprimer. Pour cela, observez comment font les enfants.
Tous les petits fantasment leur vie d’adulte. « Plus tard, je serai vétérinaire, fermier, cosmonaute, jardinier... » Si eux se projettent dans l’avenir, nous ferions bien, nous les « grands », de nous projeter davantage dans le passé. Pas par nostalgie, sauf si le cœur vous en dit. Plutôt pour apprendre à se recentrer sur ce qui compte vraiment, ce que nos vies à 100 à l’heure nous font perdre de vue : la simplicité comme clé du bonheur.

L’instant présent : les enfants profitent de ce qui est devant eux
Il en faut peu pour être heureux, disait la chanson. Maintenant que vous avez l’air dans la tête, vous visualisez aisément comme il est facile de se laisser transporter. À condition de se l’autoriser. À quand remonte la dernière fois où vous avez pris le temps de regarder une fourmi ramener un bout de feuille vers sa fourmilière ? Dans la salle d’attente de votre médecin traitant, avez-vous déjà compté les carreaux, du sol au plafond ? Ce matin, avez-vous sauté dans la flaque d’eau accumulée devant votre porte d’entrée, au lieu de méticuleusement l’éviter ? Ces nuages qui passent dans le ciel, vous êtes-vous demandé s’ils ressemblent davantage à un éléphant ou à un pélican ?
Les enfants consacrent davantage leur attention à ce qui est perceptible, ici et maintenant. Pourquoi ? En partie parce que leurs capacités de projection mentale dans le passé et le futur sont encore en développement1.
Ils prennent ainsi le temps, puisqu’ils ne sont pas dans l’anticipation de l’après : peaufiner un dessin, regarder longuement les vagues se rompre à leurs pieds, sélectionner le meilleur caillou pour faire des ricochets, ajuster la tour qu’ils viennent de construire... Cette éloge de la lenteur revêt une importance majeure pour un cerveau adulte. Les neurosciences ont largement démontré que le fait de sauter sans arrêt d’une tâche à une autre altère les capacités de concentration2.
La mode du « multitasking » est délétère pour la productivité. Une chose à la fois, en prenant votre temps. Voilà le secret du bien-être, de la sérénité et de capacités cérébrales préservées.

Les plaisirs simples : trouver de la joie dans la sobriété
Être un adulte qui a réussi sa vie, ça veut dire quoi ? Avoir la plus belle maison, la plus belle voiture, une garde-robe dernier cri ? Un enfant, tant qu’il n’a pas été modelé par la société de consommation, ne voit pas son environnement de la même façon.
En-dehors de toute influence extérieure, avez-vous remarqué à quel point ils arrivent à se satisfaire des choses les plus modestes ? Une banale boîte en carton devient un château imprenable, et nous rappelle que le plaisir dépend davantage de l'imagination que de la sophistication des objets dont nous disposons.
Les recherches en psychologie du développement affirment que les jeunes enfants sont fortement guidés par la curiosité intrinsèque3. Ils explorent des objets et des situations, non pas parce qu'ils sont utiles ou prestigieux, mais parce qu'ils sont nouveaux, surprenants ou intéressants. Peut-être devrions-nous nous en inspirer ?

La spontanéité : une plus grande facilité à aller vers l’autre
Deux enfants, qui ne se connaissent pas, se retrouvent en même temps en haut d’un toboggan. Cela suffit pour engager la conversation. Les chercheurs ont souvent observé que les enfants n’ont pas besoin d’un objectif, d’une intention pour entrer en relation avec leurs pairs4. Dès la plus tendre enfance, ils recherchent activement la compagnie d’autres enfants. Jouer ensemble constitue souvent une motivation suffisante pour initier un contact.
Un sourire, un mot, et la conversation est lancée. Cette aisance fait souvent défaut à l’âge adulte. Pourtant, pas besoin de grandes discussions philosophiques pour apprécier une interaction sociale de qualité. Un simple bonjour à son voisin de siège en montant dans le bus, un remerciement à la personne qui vous tient la porte en entrant dans la boulangerie, sont autant d’occasions d’échanger quelques mots.
Bien évidemment, cela ne fera pas naître une grande amitié (qui sait ?). Mais vous vous rendrez compte que ces interactions spontanées font du bien au moral et rendent le quotidien plus léger.

L’authenticité : moins de gêne d’être soi-même
Vous n’avez pas bien compris le dernier point présenté par votre patron lors de la réunion. Pour autant, vous n’osez pas demander une explication. Là où les adultes hésitent tant, les enfants ne se gênent pas pour demander spontanément : « Mais pourquoi ? » Non, poser une question ne signifie pas être ignorant. C’est la marque même de la curiosité qui, contrairement à sa mauvaise réputation, est loin d’être un vilain défaut.
Entre 2 et 5 ans, parfois même au-delà, l’âge du « pourquoi » bat son plein. Une étude publiée dans Child Development5 a montré que les enfants d'âge préscolaire ne posent pas ces questions uniquement pour maintenir la conversation (même si cela peut sembler le cas après la dixième question qui vient retarder l’heure du coucher). Ils recherchent activement des explications et distinguent parfaitement les réponses réellement explicatives des réponses superficielles. Donc inutile de tenter de faire diversion avec une explication vague, ils sauront très bien vous ramener à l’objet de leur curiosité.

Globalement, les enfants se soucient bien moins de ce que les autres vont penser. Cette gêne se nourrit de l’environnement dans lequel ils grandissent, des remarques qu’ils vont entendre, des situations dont ils vont être témoins. D’où l’importance de faire preuve de bienveillance, pour préserver au mieux leur insouciance, gage d’une meilleure confiance en eux.
Cette simplicité dans la relation à l’autre s’observe aussi dans leur facilité à exprimer leurs émotions de manière honnête. L’intégration des règles sociales, qui dictent de filtrer ses émotions en public, s’acquiert au fil du temps et de la croissance6. Masquer, atténuer, modifier ses expressions émotionnelles n’est pas quelque chose de naturel. Certes, la régulation des émotions est essentielle. Jusqu’à quel point ? La prochaine fois que vous vous retiendrez de pleurer au cinéma, rappelez-vous-en. Pourquoi chercher à dissimuler votre ressenti ? Si le film vous émeut, vivez-le pleinement.
Inutile de se mentir, dans la réalité de la vie d’adulte, la simplicité a tendance à s’évaporer comme neige au soleil. Trop de préoccupations abstraites compliquent le quotidien. Cependant, une vie riche ne doit pas être synonyme de vie compliquée. Conserver un peu de naturel, apprendre à lâcher prise, profiter de l’instant et des bonheurs présents : autant de leçons que nous pouvons réapprendre, rien qu’en regardant nos enfants.
Sources :
- Angela Nyhout, Caitlin E.V. Mahy, Episodic thought in development: On the relation between memory and future thinking, Developmental Review,Volume 70, 2023, 101103, ISSN 0273-2297, https://doi.org/10.1016/j.dr.2023.101103
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Ophir E, Nass C, Wagner AD — "Cognitive control in media multitaskers" — Proc Natl Acad Sci USA, 2009 ; 106(37) : 15583-15587
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Haber, N., Mrowca, D., Fei-Fei, L., & Yamins, D. L. (2018). Emergence of Structured Behaviors from Curiosity-Based Intrinsic Motivation. Proceedings of the Annual Meeting of the Cognitive Science Society, 40
- National Research Council (US) and Institute of Medicine (US) Committee on Integrating the Science of Early Childhood Development; Shonkoff JP, Phillips DA, editors. From Neurons to Neighborhoods: The Science of Early Childhood Development. Washington (DC): National Academies Press (US); 2000. 7, Making Friends and Getting Along with Peers
- Frazier et al. Preschoolers' Search for Explanatory Information Within Adult-Child Conversation. Child Development, 2009; 80 (6): 1592 DOI: 10.1111/j.1467-8624.2009.01356.x
- Janice Zeman, Judy Garber, Display Rules for Anger, Sadness, and Pain: It Depends on Who Is Watching, Child Development, Volume 67, Issue 3, June 1996, Pages 957–973, https://doi.org/10.1111/j.1467-8624.1996.tb01776.x