Jouer au sol pour métamorphoser la relation adulte-enfant
Tous les spécialistes de l’éducation et de la psychologie du développement vous le diront : mettez-vous à hauteur d’enfant. Pour leur parler, pour les écouter. Mais aussi, et surtout, pour jouer. Tous sur le tapis, tous au même niveau, tous égaux. Contact visuel, qualité du lien, disponibilité émotionnelle... Découvrez pourquoi cette pratique est recommandée.
Assis en tailleur, accroupi, sur les genoux, allongé... Peu importe la posture, tant que vous les rejoignez sur leur terrain de jeu : au sol. Les recherches qui se sont penchées directement sur les bénéfices de se placer à hauteur d’enfant, pour jouer avec eux, sont assez rares. Du moins, elles ne se focalisent pas sur cette variable seule, considérée de manière isolée. En revanche, les études sur l’intérêt d’un contact visuel direct, d’une attention conjointe, de la mise à niveau de l’interaction (conséquences de cette posture) se trouvent à foison.

Contact visuel et attention conjointe : deux clés pour l’apprentissage de la communication
Les premiers concernés sont les nourrissons et les bébés. Il est largement démontré que la communication précoce et le développement social des tout-petits passent par la qualité du lien qui se crée avec l’adulte. Chez eux tout particulièrement, en raison de leur vision encore en développement, la distance entre les visages influence fortement la qualité de l’interaction.
Selon une étude publiée dans le journal Scientific Reports1, le simple fait de se mettre à leur hauteur favorise un contact visuel confortable et réciproque. Les recherches se sont concentrées sur une tranche d’âge comprise entre 10 et 15 mois. Nul besoin de préciser que les interactions « à hauteur », à cet âge-là, ont lieu principalement si vous prenez le temps de les rejoindre au sol.
Le regard mutuel joue un rôle prépondérant dans la communication sociale précoce, la compréhension des intentions, le développement socio-émotionnel, l’attention conjointe. Cette attention conjointe se définit comme la capacité à partager un événement avec autrui, à capter l’attention et à la maintenir, à construire les prémices d’interactions plus poussées.
Du côté de l’adulte, le fait de se trouver à proximité du visage offre un point de vue privilégié pour observer les expressions de l’enfant. Ses petites mimiques, les mouvements de ses yeux, ce qui semble l’embêter, ce qui l’enthousiasme, ce qui lui fait peur... Regardez-y de plus près. Dans une même séquence de jeu, votre petit protégé peut exprimer de nombreuses émotions. En plus d’appréhender davantage sa personnalité, ses goûts, ses préférences, sa sensibilité, cette posture de proximité lui démontre que vous êtes réceptif à ce qu’il ou elle exprime. Les travaux sur les échanges affectifs adulte-enfant soulignent que le regard et la lecture mutuelle des émotions sont des composantes importantes de la qualité relationnelle.
Réduire l’asymétrie de l’interaction
Ce point n’a pas été étudié de manière directe. Cependant, la littérature scientifique montre que les enfants sont particulièrement sensibles aux signaux non verbaux émis par les adultes qui s’occupent d’eux. Un regard, une posture, l’orientation du corps, l’expression du visage, sont autant d’informations que les enfants captent et analysent. Leur offrir l’opportunité de cette proximité physique, si vous les rejoignez à leur hauteur, facilite l’engagement social2. Ils peuvent vous lire et vous comprendre plus facilement, et, par conséquent, se sentir plus à l’aise pour interagir avec vous.
Cette « mise à niveau » met tout le monde sur le même plan. Quand les adultes et les enfant sont au sol, il n’y a pas de hiérarchie. Pas de taille du moins. Le caractère intimidant d’une personne qui les regardait d’en haut est ici dissipé. Petit bonus : profiter d’un moment ludique est l’occasion idéale pour se dérider, laisser de côté les soucis du quotidien, se focaliser sur un simple moment de loisir. Votre attitude, quand vous jouez avec eux par terre, est toujours plus détendue. Ils en profitent, et vous aussi.

Une communication réciproque et engagée
Dès l’apprentissage de la communication précoce, comme mentionné précédemment, mais aussi plus tard dans la vie de l’enfant, la qualité des interactions joue un rôle crucial dans son développement. Plus les épisodes de communication sont riches, plus l’attention est engagée, plus le regard est attentif, plus l’enfant se sentira à l’aise pour s’exprimer.
Se positionner à proximité leur envoie aussi un signal fort : ils sont considérés, ils sont écoutés. Cette réciprocité dans l’échange ne prévaut que si vous vous engagez à être vraiment présent. Pas juste physiquement, pas avec le postérieur posé à terre et la tête qui s’évade ailleurs. Pour le dire plus clairement : votre téléphone portable est posé plus loin, vos factures à régler attendront un peu, vos petits tracas ne sont pas venus s’asseoir avec vous. Vous aurez tout le temps de les retrouver plus tard.
Partager un moment au sol avec les enfants ne signifie pas toujours y dédier des heures. Sauf si vous avez le temps et que cela vous amuse. Dans ce cas, faites-vous plaisir. Profiter même quelques minutes ensemble, pour jouer un peu, pour lire un livre, pour discuter, pour faire un câlin, c’est déjà leur montrer que vous êtes là. À reproduire, cela va de soi, aussi souvent que possible.

Les bienfaits du jeu partagé
Une revue systématique3, recensant 39 études, a conclu que les interactions ludiques entre parents et enfants offrent un contexte privilégié pour que ces derniers développent une bonne connexion émotionnelle, apprennent à réguler leurs émotions et à ajuster leur comportement. À condition, bien sûr, de donner l’exemple. Par exemple, ne leur montrez pas trop que vous êtes un très mauvais perdant et que vous râlez à la moindre occasion. Les enfants copient ce qu’ils voient.
Les conclusions de cette revue systématique sont très claires : plus les adultes sont chaleureux pendant ces moments de jeu et sensibles aux réactions d’autrui, moins l’enfant connaîtra de difficultés comportementales par la suite. Le jeu au sol se prête parfaitement à ce contexte, puisque l’adulte est physiquement et émotionnellement disponible.

Trois, deux, un... bagarre !
Qui dit jeu au sol, dit aussi bagarre gentille, course-poursuite, chatouilles, petites ou grandes bousculades... Un peu de catch pour se défouler, quelques câlins pour se réconforter, un grand fou rire pour se taquiner. Un tour sur les genoux et au galop, au galop, au galop... Toutes ces interactions au sol, plus physiques, plus tactiles, sont désignées en anglais sous le terme de « rough-and-tumble play » (RTP).
Excitation, joie, surprise, l’engagement corporel est ici particulièrement important. Il a d’ailleurs été étudié de manière assez poussée. Encore plus que le développement moteur de l’enfant, les bénéfices principaux sont observés dans la qualité relationnelle.
Ces moments produisent une forte synchronisation émotionnelle. Selon une revue de référence4, le RTP entre parents et enfants favorise une relation basée sur la confiance, la coopération et l’engagement mutuel. Vous y voyez un simple jeu de bagarre ? L’enfant y voit un moyen d’explorer le monde dans un cadre sécurisant.

De manière générale, les recommandations de « se mettre à hauteur d’enfant » reposent sur des connaissances plus larges, notamment le rôle du contact visuel, de l’attention conjointe, de la communication non verbale. Même si ces recommandations ne concernent pas directement les moments de jeu au sol, ils constituent l’occasion parfaite pour les mettre en application.
Sources :
- Yamamoto, H., Sato, A. & Itakura, S. Eye tracking in an everyday environment reveals the interpersonal distance that affords infant-parent gaze communication. Sci Rep 9, 10352 (2019). https://doi.org/10.1038/s41598-019-46650-
- Pitsch, Karola & Vollmer, Anna-Lisa & Fritsch, Jannik & Wrede, Britta & Rohlfing, Katharina & Sagerer, Gerhard. (2009). On the loop of action modification and the recipient's gaze in adult-child interaction. 24-26
- Schneider M, Falkenberg I, Berger P. Parent-Child Play and the Emergence of Externalizing and Internalizing Behavior Problems in Childhood: A Systematic Review. Front Psychol. 2022 May 2;13:822394. doi: 10.3389/fpsyg.2022.822394. PMID: 35586226; PMCID: PMC9110017
- Daniel Paquette, Jennifer M. StGeorge, Proximate and ultimate mechanisms of human father-child rough-and-tumble play, Neuroscience & Biobehavioral Reviews, Volume 149, 2023, 105151, ISSN 0149-7634, https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2023.105151